Immersion dans l’univers des enfants en situation de rue à Ouagadougou : comprendre pour mieux les réinsérer

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A travers cette tribune, je veux sortir de la tour d’ivoire à laquelle on confine souvent les réflexions universitaires en partageant la substance de ma recherche. Très souvent, les interventions sociales nobles et volontaristes conduisent souvent à la résistance des pratiques sociales jugées néfastes, parfois même à leur métamorphose, c’est pourquoi j’ai essayé de comprendre ce phénomène pour que les politiques publiques qui ont pour objectif de le juguler s’en servent, pour le grand bénéfice des enfants. 

I. Quelques facteurs explicatifs du phénomène des enfants en situation de rue

En plus des facteurs explicatifs des enfants en situation de rue, nous abordons les dynamiques sociales qui exacerbent la vulnérabilité de l’enfant dans la société moderne.

La crise de la famille
Jadis, l’enfant africain était présenté comme un être appartenant à la communauté qui en assure la protection et l’éducation par le mécanisme de la « dette communautaire ». C’est ce mécanisme qui faisait que l’enfant appartenait à la « grande famille » et bénéficiait d’une éducation collective : « l’enfant appartient à tout le monde », dit-on.
On se demande comment les sociétés africaines auxquelles on prête la solidarité se retrouvent à compter un nombre croissant d’enfants qui dorment dehors (enfants en situation de rue).

L’explication est que le système endogène de protection de l’enfance ne marche plus comme avant. En effet, la famille, cadre idéal d’épanouissement et de protection de l’enfant semble se désintégrer : les parents « se cherchent », les enfants aussi. Ainsi, les enfants deviennent des victimes collatérales des séparations géographiques, des mésententes entre les parents, des désunions, etc. Le nombre annuel de divorces prononcés (environ 1400 en 2018 selon le dossier de la rédaction diffusé sur la radio nationale le 06 janvier 2019 au journal de 19h) par le TGI de Ouagadougou en dit long sur l’état de l’atmosphère qui prévaut dans les familles.

La vie de famille de plus en plus factice

De nos jours, la vie de famille est factice. Pour diverses raisons, les parents n’ont plus assez de temps pour suivre et encadrer les enfants. Or, aujourd’hui, l’éducation de l’enfant échoit plus à la « petite famille ». Il leur est difficile de contrôler les lieux et les personnes que les enfants fréquentent. Cela est encore vrai dans des situations de bi-salariat des parents (la femme et le mari exercent un travail salarié). En témoignent le rôle croissant des « bonnes », des « nounou », des garderies qui ne peuvent se substituer rôle éducatif des parents.

La difficulté des parents à trouver la bonne méthode éducative

Certains parents ont des difficultés à moduler les pratiques éducatives en fonction de la personnalité de l’enfant. En général, les méthodes éducatives oscillent entre l’excès de tendresse et l’excès d’autorité ou la violence (c’est selon) ; trouver le juste milieu semble un véritable défi pour les parents. Parfois, le laisser-faire et le laxisme donnent l’impression que les parents ont démissionné.
Aussi, les médias et les groupes de pairs sont devenus des agents prépondérants de socialisation des enfants ; certains parents ont abandonné la responsabilité éducative à ces institutions. On va jusqu’à dire que certains parents ont tendance à élever leurs enfants, à les entretenir plus qu’ils les éduquent.

Les limites des services d’éducation familiale

On s’attend à ce que les services du ministère en charge de la famille viennent en aide aux familles et aux parents qui « se cherchent » ; surtout que les gens ne connaissent pas ces services ou ont honte de les solliciter. Or, les services d’éducation familiale semblent limités pour se déployer vers les parents ou les familles en difficulté. Par exemple, la faible dénonciation des violences faites aux enfants via le numéro vert (116) montre que notre société n’est pas arrivée à un stade où les voisins (ou quiconque) vont, de façon spontanée, dénoncer les actes de violences.

Le décalage entre les standards éducatifs et les pratiques éducatives endogènes
Il y a un décalage entre les standards éducatifs des institutions de protection de l’enfance et les pratiques éducatives endogènes. Ce décalage est lié à l’écart de perception des droits de l’enfant. Certaines pratiques éducatives culturellement admises comme des pratiques éducatives correctives ou sévères sont vécues par certains enfants comme des violences, légalement répréhensibles du point de vue des standards internationaux. C’est ce qui explique le contraste entre la (sur)protection légale des enfants et les violations de leurs droits.

Les migrations précaires (irrégulières)

En raison du désœuvrement et du rationnement de la solidarité en ville, certains enfants en situation de migration précaire deviennent des sans-abri ; alors que l’intérêt supérieur de l’enfant voudrait que tout enfant soit encadré en famille et à l’école. En général, les objectifs pécuniaires recherchés ne se réalisent pas et conduisent certains à s’enraciner à la rue. La prépondérance des enfants migrants montre qu’il y a un eldorado interne pathogène autant que l’eldorado lointain, à cause des conditions précaires de la mobilité. Toutefois, on compte de plus en plus des enfants de Ouagadougou et environs qui deviennent des sans-abri.

La mendicité

Un autre facteur est la mendicité. Certes, elle constitue un moyen de survie, mais en devenant une occupation quasi-permanente, voire professionnelle de bon nombre de sans-abri, elle s’écarte de sa fonction symbolique et contribue à entretenir le phénomène des enfants en situation de rue. D’ailleurs, ces enfants ne sont-ils pas entretenus par les libéralités à consonance religieuse accordées aux mendiants, quid pour se prémunir contre les risques d’attaques mystiques, quid pour assurer une « bonne » place dans le monde de l’au-delà ?
En somme, les enfants en situation de rue sont une sorte de thermomètre de l’efficacité des institutions traditionnelles et modernes de protection de l’enfance. Ils sont le reflet de l’état de notre société et non des « déchets humains ». Le nombre croissant des enfants en situation de rue montre que la société n’a pas pu inventer des mécanismes équivalents à la crise de la famille, il y a plutôt une nostalgie des mécanismes cohésifs d’hier.

II. Les catégories (non exhaustives) d’enfants en situation de rue

Selon les antécédents de l’entrée en rue, nous avons distingué des migrants mus par des motivations pécuniaires, les fugueurs (famille, école coranique, etc.) pour qui le groupe de pairs devient une famille de substitution et subsidiairement les enfants surprotégés en famille (les enfants ‘‘gâtés’’ par les parents) qui sont fiers d’être des caïds, comme quoi l’excès de tendresse ou le laxisme est une sorte de prison privative du désir d’affirmation de la personnalité et de découverte du monde extérieur. Ces antécédents déterminent leurs occupations dans la rue, leurs rapports aux institutions d’aide à l’enfance (services sociaux) et leur « sortie » de la rue.

III. Quelques caractéristiques du mode de vie des enfants en situation de rue

Les enfants en situation de rue développent un ordre social propre constitué d’un ensemble de pratiques et de codes qui structurent leurs comportements. Ce mode de vie ainsi que la logique de débrouille qui le sous-tend sont négativement perçus par la société.
Leur enracinement à un environnement hostile et leur créativité font de leur précarité une galère galvanisant. Mais, le problème est que ces « savoir-survivre » sont perçus comme une déviants par rapport aux normes socialement établies. Vivre dans la rue est un « faute de mieux », une « débrouille urbaine » par défaut. Ce mode de vie pragmatique les amène à développer des stratégies de survie (appartenance à un groupe de pairs, bricolage dans l’économie souterraine et mendicité). Les pairs deviennent une sorte de substitut de la famille.

Le bricolage prend la forme d’activités épisodiques génératrices d’argent de poche, peu importe le montant ou l’activité pourvu qu’il(elle) soit régulier(ière). On note également un attachement aux espaces qui les abritent, la réappropriation différenciée et symbolique de ces espaces au moyen des matériaux de récupération (cartons et briques abîmées).
Leur rapport au temps est marqué par la primauté du présent si bien qu’ils sont très attachés à l’argent (de poche) et réfractaires aux activités dont les revenus sont lointains. Leur rapport à l’espace est caractérisé par la mobilité contrairement à la fixité à la maison, à l’école et dans les centres d’hébergement. Ils tiennent aussi à la liberté (libertinage) contrairement aux règles de ces institutions. On relève aussi la consommation de la dissolution (colle) et la codéine (tarmazole) ; certains en sont dépendants. Leur insertion à la marge (sociale, économique et spatiale) tend à les démarquer du reste de la société qui les étiquette comme des déviants.

IV. Les implications pour la réinsertion des enfants en situation de rue

D’abord, notons que l’expansion des enfants en situation de rue intervient au moment où bon nombre de structures privées ont des difficultés financières. Plusieurs ont « fermées », d’autres ont réduit le volume de leurs activités. Gageons que la souscription populaire consécutive à l’opération de « retrait » des enfants et femmes en situation de rue en fasse une cause nationale, et, partant, une alternative à cette hibernation.

L’un des défis de la « sortie » de la rue est la gestion des fugues c’est-à-dire le va-et-vient entre la rue, la famille et les centres d’apprentissage ou de prise en charge. Elles nécessitent un dialogue entre les parties prenantes de la réinsertion des enfants en situation de rue, sans quoi la réinsertion prend la forme d’un « retrait » de la rue, voire un « arrachement » à la rue. Le défi est de sortir les enfants de la rue sans que ça soit un « arrachement » à la rue.
Les fugues sont révélatrices de la relative dualité entre la famille, les centres d’hébergement et les structure de réinsertion ; chacun répondant à un besoin spécifique. Elles sont aussi significatives du faible attrait des métiers qu’on leur propose. Donc, il est nécessaire de développer des alternatives plus attrayantes en lieu et place des offres de formations classiques qui captent de moins en moins les enfants en provenance de la rue.

Parfois, ce sont la dépendance aux addictions et la quête de l’argent de poche qui expliquent les fugues ; faisant de la « sortie » de la rue un parcours fondamentalement non linéaire (sinueux). Aussi, la fixité et les contraintes (règlement intérieur) semblent être nouvelles par rapport à la mobilité et la liberté auxquelles ils sont habitués dans la rue.
L’enjeu majeur des enfants en situation de rue n’est pas la précarité de leurs conditions de vie mais le regard social négatif. En effet, le rejet social les amène à lutter pour devenir visibles et à s’exprimer dans l’espace public (squat, fantaisie artistique, graffiti, etc.) afin d’attirer l’attention de l’opinion publique et des autorités en charge des questions sociales.
La philosophie des éducateurs sociaux consistant à les (enfants en provenance de la rue) révéler à eux-mêmes, en réorientant leurs « savoir-survivre » à des usages socialement valorisés participe de cette reconnaissance sociale et de la (re)construction de l’estime de soi.
Les enfants en situation de rue soulèvent la question de la régulation des mobilités à risques. Pour que les mobilités soient moins pathogènes, il y a lieu de créer un environnement protecteur de la mobilité des enfants à travers des sensibilisations sur leurs droits et les services auxquels ils doivent recourir en cas de besoin afin de développer leurs réflexes à se protéger au cours de leur mobilité et faire d’eux des acteurs de leur protection.
Par ailleurs, ces enfants cumulent plusieurs handicaps ; d’où un besoin de synergie des actions et de spécialisation des institutions d’aide à l’enfance afin de remédier à la non complétude des services sociaux. Par exemple, la « sortie » de la rue nécessite une réduction de la dépendance aux addictions, ne serait-ce que pour s’enquérir du comportement de l’enfant dans son état « normal ».

Concernant l’insertion professionnelle, les principaux besoins des jeunes formés sont les appuis financier, matériel et technique (coaching) pour démarrer leurs activités. Ils souhaitent être aidés au début pour pouvoir y arriver seul par la suite. L’insertion professionnelle est d’autant plus importante qu’elle contribue à positiver l’image de soi et à développer un regard social positif à leur endroit ; au contraire de l’échec d’insertion qui créé un rejet social et un sentiment d’inutilité sociale et de culpabilité, amplificateurs de l’enracinement à la rue. La prise en charge dégressive des enfants en situation de rue quand bien même qu’elle procède d’une volonté de les responsabiliser ne facilite pas parfois leur insertion professionnelle.
Au regard du caractère structurel du phénomène des enfants en situation de rue, on a besoin des actions préventives pour renforcer la résilience économique des familles en difficulté, et d’une réelle collaboration entre les structures privées et publiques pour des services sociaux intégrés.

A cette fin, les services d’éducation parentale du ministère en charge de la famille doivent se déployer vers les familles ou les parents en difficulté afin de renforcer les compétences parentales en matière d’encadrement des enfants. Au regard de la crise de la famille, il incombe à l’État à travers ses institutions (l’école, les médias, etc.) de jouer davantage son rôle catalyseur dans la « fabrique » de l’enfant.

Plus que des standards internationaux de l’enfant ou encore une nostalgie de la famille « africaine » d’antan fut-elle protectrice, notre société doit sécréter des institutions protectrices de l’enfance. Si non, tant qu’on suivra les modèles importés de l’enfant, tant qu’on ne prendra pas en compte les représentations endogènes de l’enfance et les pratiques éducatives endogènes positives, il sera difficile d’avoir l’adhésion des populations dans la lutte pour les droits de l’enfant ; car le défi de la vulgarisation des bonnes pratiques en matière de protection de l’enfance est de savoir bousculer les pratiques éducatives dites sévères et toutes les pratiques sociales violant les droits de l’enfant mais socialement acceptées. Il y a lieu d’étudier davantage les représentations populaires des droits de l’enfant (travail des enfants, la mobilité des enfants, l’usage de la violence dans l’éducation des enfants, etc.).

Enfin, la présentation misérabiliste des enfants en situation de rue dans le but de la communication politique, de la résonance médiatique, d’appâter les bailleurs de fonds, etc. tend à effleurer les « causes » profondes de ces enfants et justifier des actions d’urgence à caractère palliatif. Or, la « sortie » de la rue déborde parfois la durée d’un projet ou d’un programme ; par conséquent, elle ne saurait souffrir ni de délai ni d’urgence car elle requiert la patience de toutes les parties prenantes.

KAMBIRE Bèbè
E-mail : kambirbb@gmail.com
Téléphone : 71 00 07 81

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